Kivunyota

EXTRAIT DE LE SERMENT DU PRINCE

Dans la gibecière de Kambelembele reposait froidement une gazelle. Il venait de la tuer avec une lance qu’il tenait entièrement dans sa main droite. La lanceportait encore les traces fraiches du sang de la bête. Il marchait très vite comme si quelqu’un le poursuivait.Deux hommes le suivaient à pas de géant. Six heures venaient de s’écouler depuis qu’il avait quitté le village. Il devait y être à temps pours’entretenir avec son père.

 Depuis deux semaines, ils n’avaient échangé aucun mot. Son père, le mwami Mbehe revenait d’une visite de Kosi, un royaume situé au Sud de Bangara. Dans le passé, Kosi avait tissé de bonnes relations avec les anciens bamis de Bangara. Dès son retour de Kosi, Mbehe avait besoin de parler à son fils, son probable successeur sur le trône de Bangara.

    Bangara, c’était un petit village indépendant, situé au cœur de l’Afrique à l’époque des anciens puissants royaumes tels le Lunda, le Kuba, le Kongo, etc. Il était riche en minerai. Son or et ses diamants attiraient toujours la curiosité et l’envie de ses voisins. C’était de très grands royaumes dans lesquels Bangara pouvait contenir mille fois. Le peuple se sentait heureux de ce trésor et, par-dessus tout, de cette primature. Dans la rue, on pouvait voir des enfants jouer au rogo[1] avec des pierres précieuses et certaines familles enclaver leurs parcelles avec de la cassitérite sans savoir que c’était des pierres précieuses. On dirait une autre Eldorado au centre de l’Afrique.

Les commerçants étrangers arrivaient en masse dans le village de Bangara pour s’enrichir. Ils apportaient du sucre, du sel, du jus desfruits, des fusils, des bijoux, etc. qu’ils échangeaient contre les pierres précieuses de Bangara.

     En dépit de la richesse du sous-sol de Bangara, l’activité pastorale et champêtre n’était pas négligée dans le village. Les habitants de Bangara étaient de grands cultivateurs, de grands éleveurs de porcs mais aussi la chasse était pratiquée. Celle-ci étaitspécialement attribuée au prince dans son initiation.

 

    Après un long moment de marche en pleine forêt, les huttes de Bangara commencèrent à pincer la vue du jeune prince. Suivi par ses hommes, il courait après le temps comme si un djinn venait de lui annoncer un évènementimminent.

     Le prince arriva sur le pied d’une montagne. Un son agréablese jouait dans les arbres parsemés aux alentours, une musique de réconfort pour les vannés, les pèlerins qui ont pleinement envie de se rafraichir.

Ils se rapprochèrent vite de l’endroit où se faisait entendre cette adorable chanson. Une eau tiède coulait timidement du pic de cette montagne et, à travers un ravin situé à une vingtaine de mètres, allait se  jeter dans un lac qui sommeillaitdans la vallée. L’idée leur vint de se désaltérer à la source.

Kambelembele suspendit sur la branche d’un arbre la bandoulière qu’il portait sur ses épaules. Il but une gorgée puis se lava le front. Il commençait déjà à dégager une odeur nauséabondeà cause de la sueur.

A quelques mètres de lui, à sa gauche, une sorte de corde noire descendait de l’arbre où il avait suspendu sa gibecière, se dirigeantvraisemblablement vers sa bouille. Un homme se tenait débout près du prince. Il sortit vite son épée dufourreau et trancha la tête du serpent.

    « Merci » dit Kambelembele en caressant son talisman. Cette dent de lion attachée à un filétait suspendue à son cou depuis sa naissance en guise de protection et de préservation.C’était un cadeau de son arrière-grand-père, un grand chasseur de son époque, le seul qui, en une semaine seulement, avait tué cinq lions qui terrassaient son village.A la naissance de Kambelembele, il avait doté son cou d’une dent de lion comme gris-grispuis il avait interdit au père de Kambelembele de l’en séparer.

 

    L’homme prit la bête par la queue et la déposa dans la gibecière. Ils continuèrent leur route aspergés par le plaisir d’un futur repas somptueux lorsqu’ils arriveraient à la cour de Bangara.

     Bâti au bord d’une rivière, Bangara était un village paisible. Ses huttes en rameaux s’allongeaient les unes sur les autres, seulement espacées par de sentiers étroits qui longeaient vers un chemin principal dans lequel les habitants passaient pour aller au marché, au champ, à la pêche ou à la chasse. La résidence du mwami occupait le fond du village.

 

    – Ton père ne va plus te recevoir aujourd’hui, dit un garde de la cour royale juste quand il franchit l’entrée de l’enclos de la résidence du Mwami.

-Il n’y a pas de problème. D’ailleurs je suis aussi fatigué. Je revois mon père demain.

    Il entra dans sa case située à quelques mètres de l’habitation de son père.  Un lit en bambou l’attendait. Il s’y plongea comme une sirène plonge dans la rivière. Quelques minutes après, il naviguait dans un vaste océan en train de rêver et surtout de se demander ce que son père, le Mwami, attendait de lui.

 

Le lendemain matin, un homme vint dire à Kambelembele que le mwami désirait le recevoir. Le fils du chef se demanda pourquoi son père tenait tant à le rencontrer. Il s’yprépara rapidement en enfilant ses habits de prince : un chapeau en peau de léopard surmonté de plume de coq ; il oignit le tatouage sur son visage d’huile de vache, cacha son ventre aussi tatoué dans une longue veste dont le pan était couvert de couleurs de léopards. La partie de la poitrine qui était restée ouverte était garnie de chainettes en or et en ivoire. Autour de ses hanches il enroula une ceinture en peau de serpent qui soutenait un crâne de chacal.Lorsqu’il fut prêt,il sortit de sa case et alla à la rencontre de son père.

 

 -Vous demandiez à me voir, père.

    – Merci d’être là, mon fils. J’ai beaucoup réfléchi ces derniers jours. Je commence à me rendre compte que je n’ai plus beaucoup d’années sur ce trône. Je dois préparer mon successeur. Comme tu le sais, notre coutume oblige que le chef, à son intronisation,soit déjà marié et … marié à une femme bien éduquée selon nos coutumes, une femme sage et connue de tout le peuple et le lusu[2]. La sagesse et les coutumes de notre royaume trouvent que Maketa, la fille de Mangulu, serait une bonne femme pour le futur mwami de Bangara.

    – Maketa ! Mais vous plaisantez, père ! Je vous prie de pardonner mon manque de courtoisie à votre égard mais… Mais cette femme me dépasse mille ans ! Et vous voulez qu’elle devienne mon épouse ?

    – Kambelembele, les dispositions de nos coutumes empêchent aux femmes de vieillir une éternité à la cuisine de leurs mères! A mon titre et en ma qualité de chef et souverain  royale, j’ai l’obligation de lutter contre ces genres de dépravation. Epouse Maketa, fils. Tu trouveras qu’elle n’est pas du tout un être horrible comme tu peux le craindre. Avec le temps, tu t’habitueras à elle, tu verras. Le vrai amour ne dépend pas de l’âge.

– Qui vous a dit que je l’aime ? C’est l’autorité que vous avez dans ce royaume qui veut influencer et peut-être empoisonner mes sentiments.Mon père peut-il m’accorder le privilège et la chance de chercher une épouse selon mes choix, les désirs de mon cœur et les affinités et dignités de mon titre de prince de Bangara ?

    – Je ne saurai dire oui, fils. Seul le géniteur d’un jeune connait celle qu’il y a de mieux pour son amour. Une rivière ne peut nous donner que ce qu’elle possède : le poisson. De quel meilleur don veux-tu que ton père t’enrichisse si ce n’est une épouse ? Et cette femme, Maketa, c’est une auréole qui vient entourer ton cœur d’amour, de bonheur et de grandeur royale. C’est un volcan qui ne s’éteint pas, un volcan dont le feu n’atteint que là où dépit et exaspération ont élu domicile. C’est une réponse à l’énigme du destin que les ancêtres ont questionné sur la femme qui épousera le successeur du Mwami Mbehe.

     -Mais, père, les laves d’un volcan, nul ne sait où elles vont se diriger ni qui ils vont brûler. C’est ce même volcan qui brûlera mes espoirs et mon règne si je ne sais pas le contenir dans mon royaume.

     – Alors contiens-le. Implore les esprits pour y arriver. Ne t’inquiète pas. L’amour est comme un grain d’oranger qu’on met dans le sol et qui ne peut grandir que si, nuit et jour, on l’asperge d’eau et le rayonne de la tendre lumière du matin.

 – Mais cet arbre, père, on ne saurait l’apprivoiser, l’héberger et l’élever si on n’en a pas le désir. Dois-je me tromper que l’amour s’impose déjà même lorsqu’il faut donner sa vie en quête du vrai?

    Le Mwami sembla consterné par la réplique de son fils :

    – Prends garde, prince, au risque de pâtir de ma cruauté pour ton insolence. L’amour ! L’amour ! L’amour ! Qu’est-il donc pour te mettre en rixe avec ton père et le mwami de Bangara? Bien qu’il sollicite la rançon du choix, il ne doit pas  être obscurci par les ténèbres de la jeunesse. Je suis ton père et c’est moi qui maitrise ce qui est bon pour toi. Tu épouseras Maketa, que tu le veuilles ou non !

Un silence visita le milieu.

    -Cette femme, Maketa, où est-elle? reprit Kambelembele, imbu audésir de son père. Comment la rencontrerai-je ?

    – Elle arrive ici demain au crépuscule parce qu’il lui faudra un long chemin à parcourir en provenance de Kosi où elle a été envoyée pour sa préparation à épouser un fils de roi. Tu la verras. Tu trouveras que c’est une luciole qui fait briller tout à son passage et qui guérit les émois, seulement par son charme. Tout ira bien. Ton père ne peut jamais te donner du poison.

    – J’attendrai demain. Maintenant mon père me permet-il de le quitter ? Son fils souhaite aller respirer la fraicheur de l’air de Bangara et admirer les marchands qui se donnent la peine de traverser leur contrée pour venir profiter de la richesse de notre royaume. J’ai des pièces d’or que je désire échanger contre ce qui me plaira.

    – Vas-y. Mais je dois te rappeler que tu es le fils du roi, le futur chef de Bangara. Agis comme tel partout où tu te retrouves.

    – Merci, dit-il en sortant, après avoir baisé le front de son père.

 

    Le bruit de la halle pouvait réveiller un mort dans son cerceuil. Tous les marchands de grands royaumes se retrouvaient une fois par semaine dans cette foire. Ce jeudi était un grand jour pour les meilleurs de tous les villages. Tous les villageois avaient déjà ce rendez-vous dans leurs agendas traditionnels.

    Petit à petit, papa soleil commençait à faire apparaitre sa jolie tête chauve. A six heures du matin, on pouvait penser à un après-midi lors de l’apogée de grands marchés.Les étalages descommerçants de Bangara brillaient de pierres précieuses et d’autres produits de valeurs pendant que certains commerçants étrangersse promenaient dans le marché avec des articles comme des peignes, miroirs, lotion, etc. à la recherche des pierres précieuses pour le troc.

Kambelembele voulait marcher seul. Pour une fois.Ses hommes étaient restés à la cour. C’est ce qu’il leur avait demandé. Il circulait très lentement dans le marché comme s’il étaitdans une procession funèbre. Il épiait tout ce qui était étalé. Une femme exposait un collier en or pour lequel elle faisait une brillante mercatique. Peu de minutes après, il aperçut un attroupement d’hommes à quelques mètres de lui. Curieux, il alla s’enquérir de ce qui se passait. Un homme gisait à terre.On demandait pour lui des bananes et un peu de cacahuètes. Kambelembele apprit qu’il venait de réaliser deux jours sans manger.Il remit à l’infortuné une pièce d’or puis continua son chemin sans s’y intéresser davantage.

     Peu après, il aperçut un homme qui descendait de son cheval avec un fusil à la main.L’homme le vit également. Kambelembele avait l’air de quelqu’un qui ne manquait pas d’or sur lui, s’était-il dit. Il avança vers lui.

     -Hé, lui cria-t-il.Tu as de l’or ? J’ai une arme qui pourrait t’intéresser.

     – Laisse-moi voir.

      L’homme lui montra l’arme avec joie.

     -Non, pas intéressant, dit Kambelembele. D’ailleurs je ne suis pas un soldat.

     – Même une pièce d’or me suffirait.

     – Négatif. Je suis désolé.

Déçu, le marchand remercia Kambelembele en le quittant.

Soudain, le sourire d’une très belle fille parutau fils du roi. Elle était embellie sur la selle du cheval du marchand. Sur une photo. Une très belle photo !Tout d’un coup, son cœur commença à vrombir et à battre  une mesure à quatre temps pour entonner un hymne de joie et de hourra ! Il demeura un moment éberlué en train d’admirer fixement la photo comme s’il venait de perdre connaissance. Le marchand était déjà à quelques mètres de lui.Emu par la beauté du regard d’émeraude de la fille qui était peinte sur la photo, il appela le commerçant.

Il avança vers lui pour mieux contempler la photo.

    Lorsqu’il la vit de près, il se dit que les chrétiens qui voulaient les évangéliser avaient tort de dire qu’il n’y a que des anges au masculin. Il y en a aussi au féminin à l’exemple de cette fille, si seulement elle existait. Elle était elle-même une sirène sortie des eaux qui ne connaissent jamais de corruption, les eaux qui gardent leur pureté d’éternités en éternités. Dans ses yeux scintillaient des gouttes d’étoiles et la pupille semblait faite en or par les plus grands artisans de la beauté. Son sourire était un splendide panorama qu’on regarde à contre plongée dont les personnages sont les tailles sur mesure de la finesse de ses lèvres.

    Avec verve et brio, Kambelembele demanda au marchand :

    «Euh…euh… Je vous prie de m’excuser, Monsieur ! Puis-je vous demander qui est cette fille embellie sur la croupe de votre cheval? »

[1]Jeu d’enfants qui consiste  en une sorte de rectangle divisé en cases tracées sur le pavé dans lequel on saute à cloche-pied en poussant avec le bout du pied  une pierre plate.

[2]Grand conseil des sages dans certaines tribus au Kivu